Enquête : Au nom du père, les descendants des héros des indépendances africaines se racontent.

Publié le par nsango04.over-blog.com

Par Clarisse Juompan-Yakam / Jeune afrique.
 
Juliana (à dr.) la fille de patrice Lumumba.
Juliana (à dr.) la fille de patrice Lumumba. © Sipa/Pauline Beugnies pour J.A.

Qu’ils aient sombré dans l’oubli ou qu’ils se battent pour se faire un prénom, on sent toujours chez les héritiers des grands artisans de l’histoire africaine la difficulté de trouver leur place. Enquête exclusive.

 

Ils s’appellent Lumumba, Nkrumah, Tshombe, Dacko ou Tombalbaye… Certains se sont fait des prénoms et figurent parmi les élites de leur pays. D’autres ont sombré dans l’oubli. Dans leurs propos, on devine le poids de l’héritage, et la difficulté – peut-être – pour ces filles et fils de grands artisans de l’histoire africaine de vivre le grand écart entre passé et présent.

 

Discrets, loin de constituer une confrérie où l’on se fréquente et où l’on s’entraide (bien que les Lumumba et les Nkrumah affirment avoir partagé le même parrain, le président égyptien Abdel Nasser), ils tentent de s’imposer dans divers secteurs professionnels, avec souvent un passage par la case politique. Ils sont pédiatre (Babette Ahidjo) ou journalistes (Sékou et Nasser Nkrumah), responsable des ressources humaines ou consultant (Faïza et Azeddine Ould Daddah), et disent vivre des fruits de leur travail.

 

Lettre-testament

 

Mais lorsqu’ils se racontent, c’est toujours par l’appel de leur géniteur qu’ils déroulent leur récit. Par le désir de poursuivre ou de réaliser ses idéaux qu’ils justifient leur parcours. Pour Samia Nkrumah, 51 ans, seule élue du Convention People’s Party (CPP), la fibre politique s’est manifestée à mesure qu’elle découvrait les écrits de Kwame Nkrumah, père de l’indépendance du Ghana. Alors que personne ne pariait sur sa victoire, elle a réussi à ramener au Parlement le parti de son père six mois seulement après son retour définitif au pays, en 2008. « Mon nom était un atout, mais j’ai dû battre campagne jour après jour dans les 300 circonscriptions de l’Ouest ghanéen », affirme-t-elle. La prochaine étape pour cette ancienne journaliste, c’est la présidence du CPP, qu’elle briguera en avril. « Pas pour me mettre en avant, mais pour créer une formation d’envergure nationale réunissant tous les micropartis qui se réclament de Nkrumah et optimiser nos chances pour la présidentielle de 2012 », assure-t-elle.

 

Chez Roland et Juliana Lumumba, l’engagement politique est guidé par la lettre-testament adressée à leur mère. « À mes enfants que je laisse, et que peut-être je ne reverrai plus, je veux qu’on dise que l’avenir du Congo est beau et qu’il attend d’eux, comme il attend de chaque Congolais, d’accomplir la tâche sacrée de la reconstruction de notre indépendance et de notre souveraineté », écrivait Patrice Lumumba, Premier ministre de la République du Congo, actuelle République démocratique du Congo (RDC), peu de temps avant sa mort.

 

 

Fonds de commerce

 

Trois de ses quatre enfants ont effectué une carrière politique, souvent empreinte de panafricanisme. Avoir vécu aux côtés du président Nasser et côtoyé Kwame Nkrumah pendant leur exil laisse forcément des traces. Ministre de la Culture sous Laurent-Désiré Kabila, de 1998 à 2001, Juliana Lumumba est depuis neuf ans secrétaire générale de l’Union africaine des chambres de commerce, d’industrie, d’agriculture et des métiers. Installée au Caire, elle milite pour la création d’une Fédération des États africains. Tout comme son frère, Roland Lumumba, ancien député, qui, en tant que secrétaire général du Forum des ONG arabo-africaines­, appuie le projet dans la société civile africaine. Mais cet architecte de formation au carnet d’adresses bien fourni sillonne aussi l’Afrique pour du conseil en financement de projets. Il dit « vivre confortablement », grâce aux revenus de son cabinet d’architecte de Kinshasa. À ceux qui leur reprocheraient d’utiliser leur nom comme fonds de commerce, Juliana Lumumba rétorque : « Nous ne nous sommes jamais considérés comme légataires de la légitimité ni de Lumumba ni du lumumbisme, pour la simple raison qu’il n’avait pas vocation à devenir un roi, ni sa famille une dynastie. »

 

Justine Kasa-Vubu est l’une des neuf enfants de Joseph Kasa-Vubu, premier président de la République du Congo, entre 1960 et 1965, mort quatre ans après avoir été renversé par Mobutu. Présidente du Mouvement des démocrates (MD) et probable candidate à la présidentielle de 2011, cette sociologue de 59 ans, qui vit entre Bruxelles et Kinshasa, a fait le pari de rendre à son père sa place dans l’Histoire.

 

 

 


Justine Kasa-Vubu, fille du premier président de la République du Congo,
veut lui rendre sa place dans l'histoire. ©Gaël Turine/Vu pour J.A.

 

 

Représentante de son pays à la Francophonie, après avoir été ministre des Affaires sociales de Laurent-Désiré Kabila, Isabelle Tshombe a peu ou prou les mêmes revendications pour Moïse Tshombe, ancien Premier ministre congolais, « qu’on veut réduire à la sécession katangaise. Des historiens scélérats veulent faire l’impasse sur son existence et son rôle pacificateur. Mon combat, aujourd’hui, consiste à remettre les pendules à l’heure ». Partie de son pays à l’âge de 3 ans, pour la France et la Belgique, c’est bien par le Katanga que cette philosophe de formation a repris contact, en 1997, avec une RDC en guerre. « En tant que consultante, explique-t-elle, je devais structurer le gouvernement de cette province et surtout montrer que les femmes peuvent justifier d’un leadership sans nécessairement se compromettre. » Pour ses frères aînés, traumatisés par la mort du père, Isabelle Tshombe a entrepris un autre combat, judiciaire celui-là : récupérer tous les avoirs financiers dont la famille s’estime spoliée.

 

Loin de toute revendication, les enfants du président tchadien François Tombalbaye (mort Ngarta Tombalbaye), assassiné lors d’un coup d’État en 1975, se sont, eux, employés à se faire des prénoms, leur nom étant généralement associé à une personnalité controversée. Fonctionnaire international à la Banque africaine de développement (BAD), après un cursus aux États-Unis, Ronelngar, 57 ans, ne s’est pas engagé en politique, contrairement à son frère Salomon, conseiller du président Idriss Déby Itno jusqu’à son décès, en mars 2010, après avoir été ministre de la Santé, puis ministre des Télécommunications.

 

 

 

 


Ronelngar Tombalbaye, fils de l'ancien chef de l'État tchadien. À la mort de ce dernier,
en 1975, ses proches se réfugient en Haïti. ©Ons Abid pour J.A./Archive AFP

 

 

 

 

Ronelngar Tombalbaye n’a pas oublié les périodes de vaches maigres, notamment en Haïti, où la famille s’était réfugiée. Pas plus que les amis qui se sont vite détournés. « Nous y étions préparés, mon père ayant pris soin de nous arrimer à la réalité, explique-t-il. Je lui suis reconnaissant de nous avoir inculqué ces valeurs grâce auxquelles nous nous sommes construits à la force du poignet. » Après la réhabilitation de Ngarta Tombalbaye, en 1986, le gouvernement tchadien a réparti sa pension d’instituteur entre ses veuves. « Faute de revenus réguliers et à la limite du dénuement, mes frères ont souvent compté sur la solidarité familiale », raconte Ronelngar Tombalbaye. Et s’il lui arrive de s’entretenir avec David Dacko, fils de l’ancien président centrafricain en poste à la Banque des États de l’Afrique centrale (Beac), au Cameroun, ce n’est pas pour pleurer sur le passé. 

 

Subventionnés

 

Fille, elle aussi, d’un ancien président congolais, Line Massamba-Débat a bien envisagé la création d’une association destinée à rechercher et à venir en aide aux enfants d’ex-leaders africains. Elle a rencontré plusieurs chefs d’État, mais n’a pas obtenu les subventions escomptées.

 

Toutefois, la plupart n’en ont pas vraiment besoin. C’est le cas de Salvador Yaméogo, fils de Maurice Yaméogo, premier président de la Haute-Volta (actuel Burkina Faso). À la tête du Rassemblement des démocrates pour le Faso (RDF), il ne renie pas ses affinités avec Blaise Compaoré, tandis que son frère Hermann apparaît, au gré de ses humeurs, comme l’un de ses opposants les plus crédibles.

 

À quelques exceptions près, la plupart des ex-premières dames se sont évanouies dans la nature. Épouse du premier président mauritanien, Moktar Ould Daddah, décédé en 2003, deux ans seulement après son retour de vingt-trois ans d’exil, Mariem Ould Daddah se consacre à la fondation qui porte son nom, « afin que ses compatriotes gardent en mémoire les deux premières décennies post­indépendance, longtemps occultées ». Cette Française d’origine, qui vit toujours à Nouakchott et dit avoir « épousé la Mauritanie », enregistre quelques succès, comme le plus grand boulevard de la capitale baptisé du nom de son mari. Plutôt lourd à porter avant les années 1990, le nom Ould Daddah vaut désormais des témoignages de respect.

 

« Nos moyens sont limités, mais nous essayons d’en trouver pour les autres », confie celle qui vit d’une pension de retraite « bien modeste, voire insuffisante ». Après avoir connu les ors et les dorures des palais, elle s’est adaptée. « Parce que nous savions que le pouvoir est fait pour servir et non pour se servir », explique-t-elle. Elle dispose d’une maison qu’elle juge correcte, « [leur] seul bien acheté grâce à un emprunt bancaire lorsque [son] mari était au pouvoir ».

 

Mariem Ould Daddah a conservé des relations avec une seule des ex-premières dames de l’époque des indépendances, Germaine Ahidjo, l’épouse, toujours en exil au Sénégal, de l’ancien président camerounais Ahmadou Ahidjo. « C’est une vraie amie. Nos époux aussi étaient très proches. » Comme elle, Germaine Ahidjo travaille à la réhabilitation de la mémoire de son mari. Elle veut obtenir le rapatriement de sa dépouille dans son pays.

Sans être l’épouse d’un président de la période des indépendances, Mariam Sankara n’en est pas moins celle d’une icône. Première dame atypique sous la présidence du Burkinabè Thomas Sankara, elle travaillait et n’a donc jamais véritablement tenu ce rôle, ni profité des avantages qu’il peut conférer. Digne et discrète depuis l’assassinat de son mari, le 15 octobre 1987, elle vit son drame en silence, entre Bamako et Montpellier. Et il lui aura fallu dix ans, quelques semaines avant la prescription du crime, pour oser porter plainte. Son avocat, Dieudonné Nkounkou, a saisi le tribunal de grande instance de Ouagadougou pour l’exhumation et l’identification du corps de Thomas Sankara, grâce à des tests ADN. Il ne lui connaît pas d’emploi fixe, mais affirme qu’elle « se débrouille ». L’intéressée dit vouloir faire son deuil et retourner à l’anonymat, un droit réclamé par beaucoup de ces « fils, filles et épouses­­ de… ».

 

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